Patrick VIVERET : Vers quel retour du-sens ?

 

Une grande partie du retour au sens sous forme identitaire vient du fait qu'il a été expulsé par le processus de marchandisation. Il y a donc besoin qu'il fasse retour; mais dans la socié­té de marché où on a eu hier, trois grands faits totalitaires, le stalinisme, le fascisme et le nazisme, on a aujourd'hui les grands faits fondamentalistes et identitaires qui sont construits sur le même modèle. En répon­se au déficit de sens produit par la marchandisation à outrance, l’offre de sens s'exprime comme une force autoritaire, voire totalitaire.

Il y a donc là un immense enjeu du côté des traditions spirituelles qui sont en première ligne pour proposer un autre accès au sens que celui des ré­gressions totalitaires ou identitaires. L’aspiration à la recherche de sens est une aspiration légitime de toute socié­té humaine - ne pas la prendre en compte, c'est aller vers l'impasse des traditions matérialistes - mais pour au­tant qu'il y a possibilité de les prendre en compte dans un cadre pluraliste, dans un cadre de reconnaissance mu­tuelle des traditions de spiritualité et de sagesse des autres, bref dans le cadre de ce qu'on appelle du dialogue de civilisations et non de guerre de ci­vilisations.

Dans ce travail de sortie par le haut de la modernité, il s'agit de réta­blir trois grandes communications qui ont été en partie rompues par les temps modernes. La première est la communication avec la nature et le cosmos; les problèmes écologiques que nous avons sont directement liés au fait que nous sommes entrés en guerre avec la nature. La seconde grande rupture de communication est la rupture de communication avec autrui. Dans la vision de la société de marché, autrui est en permanence un rival menaçant, un concurrent, au sens guerrier du terme. La troisième grande rupture de communication est celle avec ma propre vie intérieure. L’absence de vie intérieure se traduit par un phénomène que toutes les sa­gesses ont analysé : on ne s'aime pas soi-même et  il  y a un lien étroit entre la dégradation du lien avec soi-même et la dégradation du lien avec autrui. Gabriel Marcel a eu cette phrase para­doxale, mais forte: «l'égoïste est celui qui ne s'aime pas assez ». L’égoïsme n'est pas du tout une situation de bien-être, c'est une situation profonde de mal-être. Et toutes les traditions de sagesse disent sous des formes diffé­rentes ce que dit la tradition chrétien­ne sur l'articulation entre l'amour de soi et l'amour du prochain.

Voilà donc le premier champ, absolument considérable, d'une sortie par le haut de la modernité, qui intè­gre le meilleur de la modernité, c'est­ à-dire l'émancipation, la liberté de conscience, le bon côté de l'individua­tion, mais qui, par contre, fait le tri par rapport au pire de la modernité que sont ce rapport guerrier à la nature, à autrui et à soi-même; et qui va, dans la même logique de « tri sélectif », aller retrouver le meilleur des sociétés de tradition de l'avant-modernité, sans en avoir le pire. Le meilleur des socié­tés de tradition, c'est justement la quête du sens et l'importance du lien social, mais sans le pire que sont un sens imposé, un sens identitaire, un sens unique et un lien social qui s'ap­parente à un contrôle social perma­nent.

    C'est donc la possibilité - et on voit bien là l’enjeu de ce que serait une spiritualité laïque  - de la cons­truction d'espaces, y compris d'espa­ces publics où la quête du sens est un élément décisif et pleinement recon­nu, mais dans des conditions qui sont celles du pluralisme et de la tolérance.

Prenons par exemple tous les pro­blèmes liés au dérèglement climatique et aux risques écologiques. On nous ressasse en permanence - et à juste raison - qu'on ne peut avoir de chan­gements à la hauteur de ces problè­mes que si nous changeons non seu­lement nos modes de production, mais nos modes de consommation et nos modes de vie. Comment veut-on que des changements aussi radicaux puissent se faire s'il n'y a pas par ail­ leurs ces changements fondamentaux que je viens d'évoquer, dans le rapport à la nature, le rapport à autrui et le rapport à soi-même? Il Y a là toute l'articulation des enjeux de transfor­mation personnelle avec les enjeux de transformation structurels et sociaux.

On ne peut plus les dissocier. Ce qui avait été l'intuition du personnalisme de Mounier, qu'il fallait penser ensem­ble ces deux éléments, est aujourd'hui d'une actualité brûlante. On ne réali­sera pas le degré de conversion né­cessaire pour répondre à des défis comme le défi écologique ou le défi social planétaire s'il n'y a pas en mê­me temps ce travail de triple transfor­mation. C'est pour cela que la ques­tion de l'art de vivre, au sens le plus fort, est une question éminemment politique.

Et si devenir de véritables «sa­piens sapiens» devenait un véritable objectif politique pour l'humanité, pour ce vivre ensemble de l'humanité? Quand on regarde ce problème majeur qui est celui de la dysfonction entre ce que les traditions spirituelles orienta­les appellent les trois intelligences - ­l'intelligence du corps, l'intelligence du cœur et l'intelligence de l'esprit -, ce qui est une autre façon de parler de la rupture de communication, la grande question est effectivement de faire fonctionner ensemble ces trois intelli­gences. Les seules approches qui, de­puis des siècles et même des millé­naires, se sont attelées à ces ques­tions-là, ce sont les traditions de sa­gesse et de spiritualité, au sens large du terme. Les traditions spirituelles in­cluent aussi bien des traditions agnos­tiques ou athées que des traditions qui font référence à un sens transcen­dant. La question du pluralisme est un point capital: si on enferme la spiri­tualité dans la question religieuse, on a déjà fait un pas en arrière considéra­ble dans le malentendu avec d'autres traditions. On peut même faire un pas encore plus loin, qui est le désir de possession et le désir de captation ap­pliqué dans l'ordre du sens. Lorsque vous êtes avec «mon» Dieu, «mon» Église et que, hors de ça, il n'y a pas de salut, vous êtes en plein dans ce qu'Arnaud Desjardins appelle le maté­rialisme religieux.

Extrait de « Chemins d’avenir dans les défis de la mondialisation »