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De quelles intelligences avons-nous besoin ?

Emmanuel Belluteau, président de l'Office chrétien des personnes handicapées

La Croix 13/4/15 - 00 H 00

 

 

Il y a longtemps que ceux qui accompagnent les familles touchées par le handicap mental appellent l'attention sur les limites des critères utilisés pour juger des capacités d'une personne. Si leur interpellation suscite un écho bien peu audible, elle interroge pourtant notre société (et pas seulement les responsables publics) sur la place qu'elle entend réserver à chacun de nous.

Les travaux récents de Howard Gardner, professeur de psychologie à Harvard, dont La Croix a rendu compte, confirment l'intuition – plutôt l'expérience – de nombreux parents et professionnels: de même qu'un homme n'est physiquement semblable à aucun autre, nous ne sommes pas psychologiquement normés et il y a « différentes formes d'intelligence ».

L'universitaire américain ne traite pas des situations de handicap mais ses conclusions sont éclairantes. N'étant moi-même pas un professionnel du handicap, je ne me prononce pas sur le volet scientifique. En revanche, père d'une jeune femme polyhandicapée et ami de personnes avec une maladie psychique, je souhaite évoquer deux ou trois questions en rapport direct avec les découvertes du professeur Gardner et avec ce « vivre-ensemble » qu'aucun propos crédible ne peut désormais omettre d'invoquer.

Je peux dire d'abord, pour l'éprouver avec elles dans ma chair, combien les familles vivront comme un soulagement indicible qu'on admette enfin que leur enfant, qualifié par ses seules défaillances et à qui son manque d'intelligence spéculative valait, il y a peu d'années encore, d'être officiellement appelé « idiot » ou « débile profond », a aussi des qualités propres.

Les constats du professeur Gardner m'apparaissent – au-delà du monde du handicap – comme une raison d'espérance collective parce qu'ils ouvrent la voie à une approche nouvelle de la fragilité, et plus largement du lien social.

La question radicale qui nous est posée est celle de la pertinence des références que nous utilisons pour évaluer les autres. Et s'il fallait revoir nos critères (et nos a priori) ? Si le diktat du niveau d'intelligence (le fameux QI) devait laisser une place accrue à l'appréhension de la nature des capacités ? Si la valeur d'un être ou d'une vie était une affaire d'intensité (de ce qui est vécu, de la relation) plus que de quantité et de performance ? Si la comparaison et l'imitation (mères de conformisme ou de mépris) étaient moins fécondes, pour le corps social, que l'acceptation de la singularité de chacun et de son identité propre? Et si, enfin, les questions que l'on pose étaient, au regard de la relativité de l'intelligence, plus fondamentales que les réponses données ?

Tous ceux qui font l'expérience d'une relation suivie avec des personnes dont les facultés sont altérées témoignent qu'elles manifestent presque toujours une forme d'intelligence redoutable, dont nous avons du mal à prendre la mesure, faite d'intuition et de disponibilité à l'autre. Une sorte d'intelligence des situations, cette capacité à discerner, au-delà du sens des mots, quand une parole entendue est bienveillante, inquiète ou mal intentionnée, si une personne rencontrée a besoin de réconfort ou s'il vaut mieux se taire, si on l'aime vraiment ou si on fait semblant. Une aptitude rare à la joie et à trouver des raisons d'être heureux en dépit des difficultés, qui sont nombreuses. Un don exceptionnel pour différencier l'essentiel de l'accessoire.

En somme, une autre forme d'intelligence, que n'évoque pas Gardner: une intelligence du cœur et un sens inné de la transcendance, au regard de laquelle ma fille qui ne parle pas m'apparaît bien souvent mieux disposée, plus douée et tellement plus appliquée que moi. Une intelligence « spirituelle », où le souci de la vérité, la simplicité, l'humour et une certaine distance par rapport à l'instant, aux évidences et à l'apparence prennent le pas sur les spéculations qui nous encombrent tellement.

Plutôt que de se focaliser sur les moyens de ne pas avoir à faire face à la fragilité ou au handicap (par la sélection prénatale ou l'accélération de la fin de vie, par exemple), notre pays se grandirait à fonder réellement sa politique, comme le permet la loi de 2005 sur l'égalité des droits et des chances, sur une vraie considération de la personne misant sur ses possibilités plutôt que sur ses incapacités. L'affaire n'est plus tant de « changer le regard » que d'admettre que chacun a une richesse spécifique qui, si elle est parfois enfouie, n'en est pas moins susceptible d'enrichir le corps social tout entier.

Derrière le handicap, il y a toujours une personne, et sous le mystère de l'incompréhension une intelligence qui, pour être singulière (c'est-à-dire unique!), n'en est pas moins affûtée.