Table des matières

Jésus

Eglise

Le modèle fondamental d'une vision et d'une pratique de la vie

Il faut d'abord prévenir deux malentendus fréquents:

1. La figure historique de Jésus-Christ a été mise en évi­dence dans son exemplarité, sa force de persuasion et sa capacité de réalisation. Cependant, malgré l'ampleur de cette exemplarité, de cette force de persuasion et de cette capacité réalisatrice, la personne et la cause de Jésus n'ont absolument pas d'emblée, pour chacun, une évidence si indiscutable et si contraignante que l'homme ne pourrait plus du tout dire non. Au contraire, il est justement attirant par sa provocation, exigeant par sa force de persuasion et encourageant par sa capacité de réalisation, de sorte qu'à chaque fois l'homme se voit placé devant une claire et inéluctable décision, qui ne peut être qu'une décision de la foi : faire confiance à ce message, s'engager pour cette cause, suivre ce chemin.

2. Même pour celui qui, croyant en Jésus, s'est décidé pour sa cause et son chemin, il ne devient pas la réponse uni­verselle et commode à toutes les questions éthiques de la vie quotidienne, tels la régulation des naissances, l'éducation des . enfants, le contrôle du pouvoir, l'organisation de la cogestion ou du travail à la chaîne, la protection de l'environnement. Jésus n'est pas un modèle qu'il suffirait de copier dans les moindres détails, c'est un modèle fondamental à concrétiser selon une infinité de modalités, suivant l'époque, le lieu et les personnes. Même dans les Évangiles, Jésus n'est jamais qualifié par des vertus, il est plutôt décrit par ses actions et ses relations. Ce qu'il est se révèle par ce qu'il fait. Jésus-Christ autorise qu'on le suive dans l'adéquation et la corrélation avec lui-même, mais sans l'imiter ni le copier.

Qu'un homme ·prenne Jésus comme référence, qu'il se laisse déterminer par la personne de Jésus-Christ comme modèle fondamental d'une vision et d'une pratique de la vie, et il en est transformé tout entier. En effet, Jésus-Christ n'est pas seulement un but extérieur, une dimension vague, une règle générale de comportement, un idéal intemporel. Il déter­mine et influence la vie et le comportement de l'homme non seulement de l'extérieur, mais aussi de l'intérieur. Suivre le Christ n'implique pas seulement une information, mais aussi une formation; pas seulement un changement superficiel, mais aussi un changement intérieur et, en conséquence, le changement de l'homme tout entier. Il s'agit donc, très exac­tement, de la formation d'un homme nouveau, d'une création nouvelle. Celle-ci n'implique aucune uniformisation: elle préserve l'originalité et la singularité de la vie personnelle, elle s'inscrit dans des contextes très variables selon les conditions individuelles et sociales.

On pourrait résumer comme suit l'importance singulière de Jésus pour l'agir humain: lui-même, par sa parole, ses actes et son destin, lui-même par sa force de provocation, sa force de persuasion et sa capacité de réalisation, est en per­sonne invitation, appel, défi pour l'individu et la société. En qualité de modèle fondamental, ayant autorité, d'une vision et d'une pratique de la vie, il propose, loin de tout légalisme et de toute casuistique, des exemples, des signes, des cri­tères d'orientation, des valeurs et des cas typiques qui sont autant d'invitations, d'exigences et de défis. C'est bien ainsi qu'il impressionne et influence, transfo~e et renouvelle les croyants et, par là, la société des hommes. A l'individu comme à la société qui s'ouvrent à lui, Jésus permet et offre de façon très concrète :

- Une orientation et une attitude fondamentale nouvelles, une nouvelle disposition vitale, qu'il a incité à adopter et dont il a montré les conséquences. Les hommes et les communautés humaines qui ont choisi Jésus-Christ pour guide et modèle concret de vie dans leurs rapports avec les hommes, avec le monde et avec Dieu, doivent et peuvent vivre autrement, d'une

façon plus authentique, plus humaine. Jésus rend possibles une identité et une cohérence interne dans la vie.

- De nouvelles motivations, de nouvelles raisons d'agir, qui peuvent être tirées de la «théorie» et de la «pratique» de Jésus. À partir de lui il est possible de montrer pourquoi l'homme doit agir ainsi et pas autrement; pourquoi il ne doit pas haïr, mais aimer; pourquoi - Freud lui-même ne savait que répondre - il doit être honnête, magnanime et autant que possible bienveillant, même s'il doit en pâtir et devenir la «cible» de la déloyauté et de la brutalité des autres.

- De nouvelles dispositions, de nouvelles et solides convic­tions, tendances et intentions, qui sont acquises et maintenues dans l'esprit de Jésus-Christ. Non seulement pour des moments occasionnels et passagers, mais de façon durable, se forme alors une générosité, se créent des attitudes et se transmettent des compétences, capables d'orienter le comportement. Dis­position à s'engager sans prétentions pour son prochain, à être solidaire des défavorisés, à combattre les structures injustes; disposition à la gratitude, à la liberté, à la générosité, à l'al­truisme et à la joie, mais aussi à la réconciliation, au pardon et au service; dispositions qui persistent même dans des situa­tions limites, dans le sacrifice issu du total don de soi, dans le renoncement, même là où il n'est pas indispensable, dans la consécration possible à une cause supérieure.

- De nouvelles actions, des actes nouveaux qui, à tout niveau et dans le sillage de Jésus-Christ, sont posés là où toute aide fait défaut. Il ne s'agit pas seulement de programmes généraux de réforme sociale, mais de signes et de témoignages concrets d'humanité et d'humanisation de l'homme et de la société humaine.

- Un nouvel horizon de sens et la détermination d'un objec­tif nouveau: la Réalité ultime, l'accomplissement de l'homme et de l'humanité dans le royaume de Dieu. Ce sens et cette fin permettent de supporter non seulement les aspects positifs de la vie humaine, mais encore son revers négatif. Dans la lumière’ et dans la force de Jésus-Christ, le croyant se voit proposer un sens ultime, non seulement de la vie et de l'action, mais aussi de la souffrance et de la mort de l'homme. Non seulement des succès, mais aussi les souffrances de l'histoire humaine.

 

L’homme dépassé dans le chrétien

Pourquoi doit-on être chrétien? À question sans détour, réponse tout aussi directe: pour être véritablement homme.

Cela signifie d'abord: être chrétien, ce n'est pas renoncer à être homme. Mais inversement, être homme, ce n'est pas renoncer à être chrétien. La qualité de chrétien n'est pas à côté, au-dessus ou au-dessous de la qualité d'homme. Le chrétien ne doit pas être un homme divisé.

La réalité chrétienne n'est donc ni une superstructure ni une infrastructure de l'humain; elle est, au triple sens de maintien, de suppression et d'élévation, le «dépassement» de l'humain. La condition chrétienne signifie donc un «dépassement» des autres humanismes. Ceux-ci sont acceptés dans la mesure où ils acceptent l' humain; ils sont refusés dans la mesure où ils refusent la réalité chrétienne, le Christ lui-même; ils sont sur­passés dans la mesure où être chrétien, c'est être pleinement capable d'intégrer l'humain-trop humain, jusque dans ses aspects les plus négatifs.

Les chrétiens ne sont pas moins humanistes que les huma­nistes. Mais ils voient l'humain, l'humain véritable, ce qui est digne de l'homme, ils voient l'homme et son Dieu, ils voient l'humanité, la liberté, la justice, la vie, l'amour, la paix, le sens, à la lumière de Jésus, qui est pour eux l'autorité concrète, le Christ. En référence à lui, ils ne croient pas pouvoir défendre un humanisme quelconque acceptant sans plus tout ce qui est vrai, bon, beau et humain; ils soutiennent un humanisme vraiment radical, qui est en mesure d'intégrer et de maîtriser même ce qui est faux, mal, laid, inhumain. Ils assument non seulement tout ce qui est positif, mais aussi - et c'est ici que se juge la valeur d'un humanisme - tout ce qui est négatif, y compris la souffrance, la faute, la mort et l'absurdité.

En se tournant vers Jésus-Christ, crucifié et vivant, l'homme est prêt, même dans le monde d'aujourd'hui, non seulement à agir mais aussi à souffrir, non seulement à vivre, mais aussi à mourir. Et la lumière d'un sens l'éclaire même là où la pure raison doit capituler, même dans la détresse absurde et la faute, car il se sait, même là, dans les évènements négatifs et positifs, soutenu par Dieu. Ainsi la foi en Jésus-Christ réconcilie avec Dieu et avec soi-même, mais n'élimine pas les problèmes du monde. Elle rend l'homme vraiment humain, car véritablement solidaire des autres hommes: ouvert jusqu'à l'extrême au «prochain», à l'autre qui a précisément besoin de lui.

Nous nous sommes demandé pourquoi devrait-on être chré­tien. On comprendra qu'en conclusion je tienne à résumer en quelques mots la réponse à cette question:

En marchant à la suite de Jésus-Christ,

l' homme peut, dans le monde d' aujourd'hui,

vivre, agir, souffrir et mourir de façon vraiment humaine: dans le bonheur et le malheur,

au cours de sa vie et à l'heure de sa mort, soutenu par Dieu et prêt à servir les hommes.

 

Hans KÜNG : Jésus   Seuil2014 page 279

 

Hans KÜNG, 86 ans cette année, reste un rebelle dans l'Église catholique. Il l'a manifesté dans le livre traduit au Seuil en 2012, Peut-on encore sauver l'Église? Il continue de le faire dans ce Jésus, qui sera donc « le Jésus de Küng ».

Le livre reprend en partie, en l'adaptant pour aujourd'hui, Être chrétien, un livre paru il y a 40 ans, qui avait fait des vagues à·l'époque. Küng le dit explicitement dans son introduction: son Jésus est sinon une réponse, du moins un contrepoint au Jésus de Nazareth de Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI. Küng reproche à ce dernier d'avoir proposé un Jésus très « divinisé », éloigné du Jésus terrestre tel qu'on le trouve dans les évangiles. Il présente au contraire un Jésus très humain, inséré dans une société et une histoire, pris dans les conflits de son temps, contestataire de l'ordre établi et en butte à l'hostilité des pouvoirs romain et juif. Un Jésus dont la conception de Dieu et de l'homme devant Dieu diffère de celle des autres religions du monde. Il en résulte un portrait du Christ très dynamique et très vivant, qui est en même temps un bon résumé, clair et précis, de tout ce que les historiens, les exégètes, les théologiens nous ont appris dans les décennies récentes à propos de Jésus.