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Arts et cultures

A hauteur d’âmes

François Cheng

LA CROIX le 15/12/2016 à 6h01+

Jusqu’où nous mènera-­t-il, François Cheng ? Après nous avoir enseigné, par ses méditations, les chemins de la beauté, puis les masques et les atours de la mort, le voici qui s’attaque, dans un petit livre aussi dense que les précédents, et auquel on souhaite autant de succès, à la question de l’âme. Petit livre, grand livre, beau livre dense et profond.

Qu’est-ce que l’âme, où siège-­t-elle, survit-elle à la mort du corps et à celle de l’esprit conscient ? Il y a des milliers d’années que tout ce qui à la surface du globe terrestre prend soin de réfléchir au destin humain et à l’essence de notre espèce se pose ce genre de questions sans jamais y avoir apporté de réponses absolument convaincantes.

Cela peut s’expliquer par notre faiblesse commune, que nous soyons philosophes, psychologues ou théologiens et historiens ou spécialistes des neurosciences, notre inaptitude à sonder l’insondable, à explorer l’inexplorable, à définir l’indéfinissable. Tout ce qui a tenu plume utile et profonde a souvent cherché à définir le concept mais sans jamais parvenir à le faire d’une manière qui tienne la route durablement.

Pascal ou Bossuet, Platon ou saint Augustin, Descartes et Spinoza, Freud et Jung, tous s’y sont mis avec ardeur mais sans succès. C’est sans doute qu’il ne faut pas chercher à définir, c’est-à-dire à enfermer dans un cercle de mots ce qui, dans notre nature, est le plus caché, le plus enfoui, le plus improuvable. De l’âme, nous nous doutons sans pouvoir lui désigner une place précise ou une substance.

L’âme est une supposition du ressenti humain qui a quelque chose à voir avec la beauté de la création (et des créatures) et avec la pulsion originelle du Vivant vers sa perpétuation. Si perdurer dans l’être est le but de toute vie, la voie est là, ouverte avec évidence devant nous, bien que ce soit une évidence doublée d’un mystère : l’âme existe, je ne l’ai jamais rencontrée. Sauf dans l’altérité où les âmes des autres s’exposent à nos regards quand nous sommes capables de lever le nez au-dessus de nos petites affaires.

Le grand mérite du petit livre de François Cheng est de nous rappeler à la distinction au sein de la « triade » humaine : corps, esprit, âme. Le corps est connu par ses besoins et ses aspirations. L’esprit est présent par son ambition, sa prétention à tout régenter, à se mêler de tout. Et l’âme ? Cheng ne la définit pas, il la raconte à sa manière faite de souvenirs, de poésie et de méditation au bord de l’humanité, au bord de la souffrance et du bonheur, tous éléments que l’âme est capable de dépasser par des accès de lumière et des emportements de beauté et de bonté.

À travers un parcours de lettres écrites à une inconnue d’une beauté inouïe, rencontrée jadis dans un wagon de métro, Cheng nous promène d’auteur en auteur, jusqu’à un chapitre parfait sur Simone Weil, chercheuse d’âme s’il en fut. De merveilles de la création en souvenirs, de ressentis en épreuves ayant laissé trace sur le corps et dans l’esprit, il nous montre à l’œuvre une dynamique spirituelle qu’aucune forme de spiritualité humaine ou de religion n’a jamais négligée.

Si tant de millions et de milliards d’hommes ont supposé l’existence de l’âme et cherché à la faire durer au-delà de la mort, c’est bien qu’elle correspond quelque part à un besoin supérieur sinon d’éternité ou du moins de permanence du grand relais de l’espèce humaine, passant de corps en corps ou d’esprit en esprit, puis d’âme en âme, toujours en quête d’une racine originelle liée au bonheur de l’acte de création et au regard sur le divin, enfin envisagé comme aboutissement de tout ce que nous aurons vécu aimé et souffert dans cette vie ou dans d’autres.

L’âme comme principe de beauté et de bonté, voilà une fleur fragile à défendre par temps brutaux, à arroser de nos larmes de joie ou de peine, à entretenir comme un bon humus pour l’espérance. Cette voie chrétienne n’est pas incompatible, au contraire, avec les observations intérieures de ce merveilleux poète qu’est François Cheng.

Bruno Frappat