En Terre sainte,

héritiers de Charles de Foucauld

La Croix Samedi 3 décembre 2016

 

MÉLINÉE LE PRIOL

À Nazareth, les Petites Sœurs de Jésus confectionnent des chapelets pour les pèlerins.Neal Badache/Cosmos pour la Croix.

CROIRE. CHARLES DE FOUCAULD A ÉTÉ ASSASSINÉ IL Y A 100 ANS. EN ISRAËL ET PALESTINE, VINGT-CINQ PETITS FRÈRES ET SŒURS DE JÉSUS MARCHENT ENCORE DANS LES PAS DE « FRÈRE CHARLES ».

Nazareth (Israël)

De notre correspondante

Animée par la dissonante mélodie des klaxons et la clameur des commerçants postés devant leurs boutiques aux devantures criardes, Nazareth n’est plus la paisible bourgade galiléenne qui plut tant à Charles de Foucauld à l’aube du XXe siècle. À l’époque, la ville où a grandi le Christ abritait à peine 6 000 habitants, dont deux tiers de chrétiens et un tiers de musulmans. Les Nazaréens sont aujourd’hui 76 000, dont 30 % de chrétiens et 70 % de musulmans. La plupart de ces Arabes israéliens ignorent tout de l’étonnant religieux français qui séjourna dans leur ville entre 1897 et 1900, comme un ermite, après l’avoir découverte au cours d’un premier pèlerinage début 1889.

Cent ans après sa mort, l’héritage de « Frère Charles » perdure modestement en Terre sainte, où vivent encore 25 religieux de sa famille spirituelle, dont 18 femmes. Aussi bien côté israélien que palestinien, ces Petits frères et sœurs de Jésus assurent depuis le début des années 1950 une présence aimante, respectueuse et détachée de toute ambition prosélyte. Ils restent en ce sens fidèles à la vocation de discrétion de Charles de Foucauld – une dimension qu’il a particulièrement explorée au cours des trois années passées chez les clarisses de Nazareth. Car cette ville de Galilée était pour lui synonyme de l’existence encore anonyme du Christ, le « divin ouvrier ». Avant sa « vie au désert » et sa « vie publique », Nazareth avait été le théâtre de la « vie cachée » de Jésus jusqu’à ses 30 ans.

« Dans cette ville, le Christ vivait au milieu des gens et avait sûrement une relation personnelle avec chacun », avance Sœur Lucile, Petite sœur de Jésus à Nazareth. « Alors, comme Frère Charles, nous cherchons à l’imite : comment le Christ agirait-il aujourd’hui? C’était ça, l’intuition de Charles de Foucauld, vivre de l’Évangile pour devenir un Évangile vivant. » En Terre sainte depuis 1970, cette septuagénaire française vit avec deux sœurs, une Vietnamienne et une Sud-Coréenne. Elles habitent une petite maison du centre-ville de Nazareth où une pièce a été aménagée pour la chapelle. Comme tous les héritiers spirituels de Charles de Foucauld en Israël et dans les Territoires palestiniens, ces religieuses vivent dans une maison ordinaire, et non dans un monastère.

À une exception près: l’ancien couvent des clarisses de Nazareth. C’est là, dans un havre de verdure et de silence, à quelques enjambées de la basilique de l’Annonciation, que Frère Charles passa trois années de sa vie, de 39 à 42 ans. Logé dans une simple cabane de planches, il priait, lisait, écrivait et faisait des petits travaux domestiques. Un demi-siècle plus tard, en 1949, les clarisses ont à nouveau ouvert leurs portes, cette fois à Petite Sœur Madeleine, la fondatrice des Petites sœurs de Jésus. Elle a bientôt installé en ce lieu emblématique une fraternité, qui a néanmoins dû en partir en 1996 : les Petites sœurs n’étaient plus assez nombreuses pour faire vivre le couvent. Il est aujourd’hui occupé par trois Italiens, des Petits frères de Jésus Caritas (l’une des 18 familles spirituelles de Charles de Foucauld).

Faute de relève, nombreuses sont les fraternités à avoir fermé leurs portes ces dernières années : Béthanie, Ramallah, Gaza… « Mais l’essentiel n’est pas de se lamenter sur ce qui était », réagit vivement Sœur Bernadette. Cette Française est en Terre sainte depuis 1956 et vit aujourd’hui à Jérusalem-Est, dans un quartier palestinien traversé par le mur. Là, elle et ses sœurs mènent une « vie ordinaire », aidant notamment à la maison de retraite voisine, désireuses de vivre « des amitiés respectueuses de chacun ».

Si la maîtrise de la langue (que ce soit l’arabe ou l’hébreu) semble un prérequis indispensable à tous ces religieux, ceux-ci doivent aussi s’adapter aux coutumes locales. Les Petites sœurs de Jésus sont ainsi de rite oriental, grec-catholique. De son côté, Petit Frère Yohanan Elihai a été le premier prêtre à célébrer une messe latine en hébreu, dès 1957. Ce nonagénaire est arrivé en Israël il y a six décennies, par amour pour le peuple juif. Pour ne pas heurter ses amis israéliens, il a arrêté il y a longtemps de porter sa croix car celle-ci évoque encore, chez certains, le souvenir des persécutions. Ses voisins ne savent pas qu’il est prêtre, ni même chrétien… Côté palestinien, « les musulmans sont habitués à cohabiter avec des chrétiens, explique Sœur Bernadette à Jérusalem-Est. Alors notre habit n’est pas un obstacle à la rencontre, au contraire. »

Conscients d’être moins visibles que les autres ordres monastiques en Terre sainte, les Petits frères et sœurs de Jésus revendiquent cette discrétion, voire cette apparente « inutilité » chère à Charles de Foucauld. La prière occupe une place centrale dans la vie de ces contemplatifs qui ne possèdent aucune œuvre – ni école, ni orphelinat. S’ils ont toujours travaillé, c’est essentiellement au milieu des gens qu’ils étaient venus rencontrer, que ce soit à l’usine, aux champs, à l’hôpital ou à l’atelier. Frère Yohanan résume ainsi sa vocation: « Être quelqu’un qui prie et qui essaie d’aimer les gens autour de lui. »Or aimer, dans cette région déchirée par les murs de haine et d’incompréhension, cela peut vouloir dire créer des ponts: le religieux a passé sa vie à écrire des dictionnaires et des méthodes de langue hébreu-arabe palestinien. Difficile de ne pas penser à Charles de Foucauld qui, à Tamanrasset, s’obstina à apprendre le touareg et à en faire des dictionnaires.

Le 20 juillet 1898, ce dernier écrivit depuis sa cabane de planches du couvent des clarisses: « C’est votre vie de Nazareth, recueillie, silencieuse, pauvre, effacée, laborieuse… Faites-moi, ô Jésus, la mener parfaitement, en Vous, par Vous et pour Vous !… Faites la même grâce à tous vos enfants en vue de Vous ! »

La prière occupe une place centrale chez les Petits frères et sœurs de Jésus.Neal Badache/Agence Cosmos pour La Croix

bibliographie

De nombreux ouvrages ont été publiés cette année sur Charles de Foucauld (certains ont été recensés dans les pages du supplément livres de La Croix ou sur le blog Lire pour croire).

Charles de Foucauld : 1858-1916. Biographie. Pierre Sourisseau, Salvator, 29,90 €. Une biographie très fidèle et très complète par l’archiviste de la cause de canonisation de Charles de Foucauld.

Charles de Foucauld, mon frère. Rencontre à thèmes, par un groupe de petites sœurs et petits frères, Nouvelle Cité, coll. « Spiritualité », 180 p., 15 €. L’ouvrage présente des extraits choisis parmi ses écrits spirituels et sa correspondance, ordonnés en 15 thèmes : beauté, joie, chemin de croix, Eucharistie, solitude, travail…

Passer par le désert. Sur les traces de Charles de Foucauld. Sébastien de Courtois, Bayard, 190 p., 17,90 €. Un témoignage personnel, très bien mis en scène par cet écrivain et journaliste vivant à Istanbul, sur Charles de Foucauld « l’aventurier ».

Charles de Foucauld explorateur. Alexandre Duyck, Paulsen, 140 p., 19,50 €. Journaliste, passionné d’alpinisme et de montagne, l’auteur s’intéresse ici au géographe qui, bravant le danger, décide de parcourir et de cartographier le Maroc, déguisé en rabbin…

Charles le libéré. Foucauld rendu à lui-même. Jean-François Six, Salvator, 2016, 224 p., 18,90 €. Prêtre de la Mission de France, spécialiste de Charles de Foucauld, Jean-François Six continue son patient travail pour faire découvrir ou redécouvrir le vrai visage du « frère universel ».

 

 

 

 

 

ENTRETIEN

« Une grande liberté intérieure »

RECUEILLI PAR ANNE-BÉNÉDICTE HOFFNER

Le P. Charles de Foucauld dans le Sahara, en 1915.Roger-Viollet

MGR CLAUDE RAULT ÉVÊQUE DE GHARDAÏA (ALGÉRIE) LE DIOCÈSE DE GHARDAÏA, EN ALGÉRIE, EST CELUI DANS LEQUEL CHARLES DE FOUCAULD A PASSÉ LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE. POUR SON ÉVÊQUE, LE « MOINE MISSIONNAIRE » RESTE TRÈS ACTUEL PAR SA LIBERTÉ INTÉRIEURE ET SON DÉSIR D’ALLER VERS L’AUTRE.

Dans une lettre, vous affirmez que Charles de Foucauld « reste une figure exemplaire pour notre monde ». Quels aspects de sa vie vous semblent les plus actuels ?

Mgr Claude Rault: Sans doute cette grande liberté intérieure qui l’a guidé dans toutes les étapes de sa vie. Ce fut le cas lorsqu’il s’est consacré à la recherche en voyageant au Maroc; puis – à partir de sa conversion – lorsqu’il cherche sa vocation comme moine trappiste ou lorsqu’il séjourne à Nazareth et Jérusalem, durant cette période que j’appelle sa « traversée du désert ». Enfin, vivant cette fois vraiment au désert en Algérie, il trouve sa voie. Ses lettres laissent transparaître un grand sens du discernement, du dialogue continuel avec lui-même et avec l’Évangile: il demande conseil, mais au fond, il sait ce qu’il doit faire chaque fois qu’il se sent appelé à prendre le large vers les plus lointains.

Ses lettres traduisent des états très différents: aspirations insatisfaites jusqu’à Nazareth, joie et apaisement lorsqu’il se fait « moine missionnaire » en Algérie… Qui est le vrai Charles de Foucauld?

Mgr Claude Rault: C’est à la fois quelqu’un de très carré et de très libre, qui s’est assoupli avec les événements. J’aime beaucoup ce passage d’une de ses lettres dans laquelle il raconte que, s’il n’a pas le temps de dire l’office, il prie le chapelet, et s’il n’a pas le temps de prier le chapelet, il pense au bon Dieu… Ce Jésus de Nazareth est devenu sa colonne vertébrale. Certes, il n’a pas tout maîtrisé dans sa vie, notamment en certaines circonstances son rapport à la violence armée, comme en témoignent certaines de ses lettres pendant la guerre de 1914-1918. Peut-être en a-t-il été victime? Mais on peut voir en ce qui est inachevé dans son œuvre un beau défi pour nous aujourd’hui.

Lors d’un colloque en Algérie, vous avez choisi de souligner son rapport à la science et à la culture. Pourquoi est-ce important?

Mgr Claude Rault: De 1907 jusqu’à sa mort, il lui arrivait souvent de travailler onze heures par jour sur son dictionnaire de la langue touarègue ! Il s’est attaché, avec une énergie fantastique, à l’humanité du lieu dans lequel il vivait, à ces quelques familles tout juste sédentarisées à Tamanrasset. Cette part de sa vie reste très actuelle: sommes-nous, nous aussi, capables d’aimer et de comprendre notre monde, la culture dans laquelle nous vivons?

Sa conception de l’évangélisation continue-t-elle aussi à vous inspirer?

Mgr Claude Rault: Charles de Foucauld a compris très vite qu’il n’avait pas à « proclamer » l’Évangile sur les toits, mais plutôt à vivre ce qu’il appelait « l’apostolat de la bonté » en le faisant rayonner par toute sa vie. Nous nous situons dans le même esprit: dans notre diocèse du Sahara algérien, nous comptons 65 membres permanents de 18 nationalités et une centaine de fidèles au milieu de 4 millions de musulmans. Soit nous secouons la poussière de nos sandales, soit nous restons par fidélité au Christ qui aime toute personne. Nous croyons qu’Il a quelque chose à dire à ce monde par notre vie, avec la surprise de voir qu’à travers ces musulmans, c’est lui aussi qui vient à notre rencontre.